Le 3 septembre 2020, à Bordeaux, Yacine Sif El Islam et son compagnon sont agressés à l’arme blanche. L’agresseur crie « sales pédés». Cette attaque est le point de départ du cycle Spécimen, joué au TnBA de Bordeaux du 17 au 20 mars 2026. Ce qui est remarquable dans la façon dont Sif El Islam raconte cet événement, c’est la conscience immédiate de sa double nature : crime homophobe d’un côté, relégation administrative de l’autre. « Nous étions trop pédés pour nos agresseurs, trop rebeu pour la police. » Cette phrase percutante pose d’emblée le cadre intersectionnel dans lequel l’œuvre va se déployer.

Dans Sola Gratia, la première partie du cycle déjà remarquée au Festival d’Avignon en 2025, le plateau est blanc, épuré. Rien ne vient briser le rapport entre l’artiste et le public. Le titre lui-même, « par la grâce seule », principe théologique selon lequel le salut vient de la seule volonté divine, dit quelque chose d’essentiel sur la posture adoptée : il n’y a pas de mérite, pas de pédagogie, pas de démonstration. Seulement un corps qui se soumet à la nécessité de dire.
Le livre-objet prolonge et intensifie cette logique. Chaque page est scellée. Pour lire, il faut un couteau. Le·la lecteur·ice doit performer le geste d’ouverture, ce même geste qui a ouvert le visage de l’auteur. La violence originelle devient ainsi le protocole de lecture. On n’est plus dans la métaphore : on est dans l’acte.
La dimension sociologique du travail de Sif El Islam tient aussi à ce qu’il fait de le·la spectateur·ice. Lors de la représentation, j’ai pu observer, assis à proximité, un homme qui prenait des notes manuscrites tout au long du spectacle. Ma curiosité m’a obligé à jeter, par moments, des coups d’œil discrets sur ses pages. Ancien critique ? Simple passionné d’art ? Je ne sais pas. Mais ce geste m’a fait me questionner. Car il y a quelque chose d’anachronique et de précieux dans le fait de noter à la main ce qu’on voit. Sans vouloir tout ramener aux réseaux sociaux ou à un capitalisme de l’attention qui transforme chaque expérience en contenu consommable, force est de constater que notre mémoire collective s’érode. J’écris cet article le lendemain même de la représentation, parce que si j’attends, quelque chose s’échappe. Ce quelque chose que le spectacle de Sif El Islam réussit à produire : une urgence de garder trace.
Spécimen travaille précisément cette question : qu’est-ce que témoigner ? Qui a le droit de témoigner ? Et pour qui ? Le cycle ne propose pas de réponses. L’humour y côtoie la douleur, les tableaux alternent légèreté et engagement total du corps, sans que jamais l’un ne serve à atténuer l’autre. C’est cette tension maintenue qui fait la force du dispositif. Spécimen de Yacine Sif El Islam est une œuvre qui fait confiance à la blessure. Non pour s’y complaire. Mais parce qu’il n’y avait peut-être pas d’autre façon de continuer, qu’en faisant de la blessure une œuvre, et de l’œuvre un endroit où le public peut y entrer. En choisissant l’autofiction performative comme méthode, Sif El Islam ne témoigne pas seulement pour lui-même : il ouvre un espace où d’autres mémoires peuvent résonner.
Nora Lupoian

