
Le chansigne, cet art d’interpréter des chansons en langue des signes, est un outil d’accessibilité en concert qui se multiplie. Vous avez bien vu le concert de Bad Bunny au Super Bowl 2026, et son interprète qui est venue faire briller la langue des signes en 4K ?
Le public sourd et malentendant est un public qui est souvent à la marge de nombreuses manifestations culturelles et artistiques. Du fait d’un contexte historique fort, c’est une communauté très isolée. Le peu de dispositifs qui existent pour rendre plus inclusives les manifestations culturelles sont difficiles à mettre en place pour cause de facteurs culturels, sociologiques ou économiques… Mais gardons espoir, le chansigne est en pleine démocratisation !
Qu’est-ce que le chansigne ?
Tout d’abord la Langue des Signes Française (LSF) est une langue à part entière, visuelle et gestuelle. La LSF a un nombre de locuteur.ices estimé entre 100 000 et 300 000 personnes, sourdes ou entendantes.
Le chansigne consiste à interpréter la musique avec tout le corps qui est toujours en mouvement ; les mains, bien sûr, mais aussi les expressions du visage. Il permet de représenter visuellement toutes les composantes d’une chanson. Par une adaptation réfléchie des paroles en langue des signes, le chansigne exprime en même temps le rythme, la poésie, les instruments, et les émotions véhiculées.
Cela demande une réelle réécriture de la chanson en LSF, afin de restituer au mieux le contenu de la chanson, tout en jouant avec les possibilités de la langue des signes. Elle nécessite inventivité et créativité. L’objectif est de permettre aux personnes malentendantes ou sourdes de s’immerger dans l’univers du morceau et de l’artiste.
→ à voir : je vous conseille cette adaptation chansigne de la chanson Le Lion est mort ce soir de Pow Wow, adaptée par le groupe Signe à l’Œil. Vous pourrez observer que les percussions et les multiples voix sont représentées. Cela est facilité par la présence de plusieurs chansigneur.euses.
Cette pratique du chansigne est de plus en plus utilisée en concert. On voit de plus en plus d’artistes qui invitent des chansigneur.euses à venir sur scène pendant leur concert, notamment lors de festivals de musique. En concert, le.a chansigneur.euse est seul.e sur scène et reste à une place précise, souvent sur un côté de la scène.
Envisager la présence d’un.e chansigneur.euse sur scène ne suffit pas. Il faut penser à comment l’intégrer pleinement dans l’expérience du concert. Quelle place peut-iel occuper sur scène ? Comment retransmettre sa performance sur grand écran ? Il faut que les personnes sourdes et malentendantes puissent observer à la fois l’artiste et l’interprète, et la scène en général, ce qui est souvent un problème en festival.
Ainsi, la place de le.a chansigneur.euse nécessite d’être mieux développée.
En effet, il ne faut pas omettre l’importance du visuel dans la musique : un concert ce n’est pas seulement entendre les chansons, les paroles et les instruments. Il y a aussi la mise en scène, les lumières, les mouvements sur scène (surtout en présence de danseur.euses). N’oublions pas que pour les sourds, le corps est au sens premier le médium d’une émotion et d’une énergie !
Par exemple, la culture hip-hop joue également de ces partis pris puisque le fait sonore entretient de multiples relations avec le visuel, notamment à travers la danse, mais également des codes gestuels comme le mixage de disques vinyle, des normes vestimentaires et des pratiques graphiques, dont la plus emblématique est le graffiti.
Ainsi il est clair que les personnes sourdes et malentendantes profitent déjà des concerts, sans avoir besoin d’entendre les chansons, d’une manière différente des entendant.es : visuelle et sensorielle (et auditives pour certain.es). Le chansigne s’ajoute à cela.
Intégrer du chansigne dans les concerts est important car cela permet de créer des temps et des lieux de rencontres pour la communauté sourde et malentendante. Le chansigne permet de ramener plus de personnes malentendantes en concert et de les faire profiter d’un événement auquel elles ne seraient peut-être pas forcément allées. Cela permet aussi à ces personnes de se sentir considérées, et crée de l’emploi pour les interprètes et autres personnes embauchées pour l’accueil du public sourd.
Ce qui est également intéressant, c’est de visibiliser la culture sourde aux entendant.es. De fait, le chansigne est une pratique ancienne. C’était déjà une partie de la culture sourde, avant de vouloir traduire des chansons déjà existantes. Comptines et chansons signées sont utilisées depuis bien longtemps !
→ à voir : une œuvre originale de chansigne écrite par Laëty, directement en LSF, en s’appuyant sur des compositions musicales ou sonores, et en imaginant un univers visuel et rythmique propre.
Ainsi, chansigner en concert est une manière de visibiliser la culture sourde aux entendant.es et d’attiser leur curiosité et leur intérêt pour cette pratique. En 2023, lors du concert de Rihanna au Super Bowl (événement sportif national des Etats-Unis), l’interprète ASL (Langue des Signes Américaine) était devenue le sujet préféré des réseaux sociaux et avait fait découvrir à beaucoup de monde le chansigne, surtout en France où le chansigne est bien moins démocratisé qu’aux États-Unis.
Avec le concert de Bad Bunny au Super Bowl en 2026, les spotlights sont de nouveau sur la chansigneuse ! C’est aussi la première fois que la Langue des Signes Portoricaine apparaît sur une scène aussi grande et importante pour traduire le spectacle chanté entièrement en espagnol.
On voit de plus en plus de vidéos sur les réseaux (TikTok et Instagram) de sourd.es qui interprètent des chansons en chansigne. /!\ Mais attention, tout le monde ne peut pas faire du chansigne ; il faut avoir une certaine maîtrise de la langue.
Il faut faire attention aussi à ne pas considérer que le chansigne partage une activité d’entendant.es à la communauté sourde et malentendante.
Il est essentiel dans ce processus d’accessibilité de ne pas imposer maladroitement une façon de profiter du concert de la part des entendant.es aux malentendant.es, étant donné qu’elle repose sur des perceptions et des cultures très différentes. Un concert serait à considérer comme un événement social et le chansigne ne serait qu’une manière de multiplier les possibilités de profiter du concert, et non pas une manière de « régler » une expérience qui serait incomplète.
En définitive, faut-il continuer de développer la présence de chansigneur.euses en concert ? Absolument ! Cela reste une opportunité précieuse pour de nombreuses personnes sourdes ou malentendantes. La LSF est une langue qui porte une culture riche, et le chansigne en est un art expressif et très beau.
-Article rédigé par Eulalie Carrié.

