Si la musique électronique se veut espace de liberté et d’expression, elle reste encore marquée par d’importants déséquilibres de représentation. Dans ce contexte, certaines artistes participent activement à faire évoluer les choses, à leur échelle.

C’est le cas de DJ Yelenix, DJ émergente installée à Bordeaux. À travers cette interview, j’ai voulu interroger son parcours, sa vision de la scène locale et la place des femmes dans le DJing aujourd’hui.

DJ Yelenix, ©Eclastudio
  • Peux-tu te présenter en quelques mots (nom d’artiste, univers musical, projets actuels, éventuel collectif) ?

« Enchantée, je m’appelle Yelenix. Je suis DJ depuis bientôt deux ans et je développe deux projets : le premier est plutôt orienté dancehall, avec des influences afro-caribéennes ; le second est davantage tourné vers le club, avec des sonorités afro-latines très bouncy. J’essaie de créer des sets hybrides, qui reflètent assez bien le “chaos” de mes playlists (rires).

Je suis cofondatrice du collectif angevin 112 VKRM et membre du collectif bordelais Medusyne. Ces deux collectifs cherchent à visibiliser les femmes et les minorités de genre et sexuelles sur scène. Ils sont essentiels dans ma manière de concevoir le mix, notamment dans l’importance que j’accorde au collectif et à l’apprentissage partagé. »

Membres du collectif 112 VKRM ©Juliette Roche
  • Quel est ton parcours et comment es-tu arrivée au DJing ? 

« J’ai toujours été passionnée par la musique, mais j’ai mis du temps à identifier le type de sonorités que j’aimais vraiment, et celles que j’aimerais proposer si j’avais un jour l’occasion de monter sur scène. Pendant mes études à Angers, j’ai participé à un atelier d’initiation au mix au Le Chabada, la SMAC1 locale, en non-mixité choisie femmes et femmes trans.

¹ Scène de Musiques Actuelles

C’était une idée que j’avais en tête depuis longtemps. J’étais un peu frustrée de ne plus avoir comme seule activité musicale la création de playlists ou le karaoké dans mon salon. J’étais très inspirée et curieuse de découvrir cet univers, de passer de celle qui branche son téléphone sur l’enceinte en soirée à celle qui travaille pour faire danser les gens. Et j’ai adoré cet atelier. Il était animé par Address Hymen, un duo de DJ incroyable, qui nous a montré comment débuter d’un point de vue technique.

J’y suis allée sans trop d’ambition, sans vraiment prévoir de continuer ensuite. Mais deux mois plus tard, les participantes ont relancé la dynamique en proposant de créer un collectif : 112 VKRM. J’étais trop heureuse de prendre part à cette énergie collective et solidaire. Le fait de rencontrer d’autres personnes qui avaient envie de creuser, d’apprendre et de prendre leur place m’a fait un bien fou!

Ma formation en spécialité musique au lycée m’a apporté des bases théoriques très utiles, mais la majorité de mes compétences vient du collectif. L’entourage joue énormément dans l’émancipation artistique, je trouve, et je suis bien entourée.

Aujourd’hui, j’ai la possibilité de proposer une curation aux petits oignons et de faire danser les gens à fond. J’en suis ravie. »

  • À quel âge as-tu commencé à mixer ou à utiliser des platines ?

« J’ai commencé à mixer à 20 ans, avec en réalité assez peu de connaissances et d’inspirations. Je n’avais pas vraiment de DJ qui m’inspiraient particulièrement et je n’étais pas très au fait des musiques électroniques. Mais depuis que j’ai plongé dans cet univers, j’ai découvert toutes les personnes incroyables qui font vivre le DJing : Matty Chiabi et Girls Don’t Sync, DJ Koyla, Louise Petrouchka ou encore Hey Bony, pour ne citer qu’elleux.

Ce qui réunit toutes les personnes qui m’inspirent, c’est justement cette volonté de croiser les genres, de brouiller les frontières entre les styles, en naviguant entre reggaeton, kuduro ou encore acid bouyon.

La construction des modèles et des inspirations est constante. Il y a tellement de DJ talentueux·ses, c’est passionnant dès qu’on commence à creuser un peu. »

  • Te souviens-tu de ton premier set “professionnel” ?

« Oui, c’était pour la Fête de la musique 2024 à Angers. On jouait dans un super bar qui s’appelait Le Garage, où nous avions une résidence mensuelle avec 112 VKRM. J’étais très stressée. C’était un set qui n’a plus grand-chose à voir avec ce que je joue aujourd’hui : plutôt une vibe hip-hop house, c’était chouette, mais je pense que si le set avait été enregistré, je ne l’aurais pas réécouté. Les transitions n’étaient vraiment pas terribles (rires).

J’ai été rémunérée dès le début, parce que ça faisait partie des enjeux importants pour nous dans la mise en avant et la reconnaissance des artistes femmes. La première année, nous avons mis toutes nos rémunérations en cagnotte pour acheter des platines pour le collectif, ce que nous avons réussi à faire en 2025.

Aujourd’hui, je suis accompagnée par Medusyne, notamment pour continuer à travailler cette question de légitimité et assurer une juste reconnaissance de mon travail. Cela dit, je prends toujours en compte la situation des structures : il peut m’arriver d’accepter des dates bénévoles si le projet me parle et/ou si la structure est en difficulté, ce que je peux me permettre puisque ce n’est pas mon activité à temps plein. »

DJ Yelenix à la Caserne B ©Rahiti Tchapoo
  • Comment décrirais-tu la scène DJ à Bordeaux aujourd’hui ?

« Je suis arrivée à Bordeaux il y a un peu moins de deux ans, donc je n’ai pas encore une vision complètement exhaustive de la scène. Mais de ce que j’en ai observé, on n’échappe malheureusement pas aux dynamiques nationales : il existe encore beaucoup d’entre-soi et de fortes disparités en matière de représentation.

En revanche, je suis impressionnée par le nombre d’initiatives qui cherchent justement à remédier à cela, en mettant en avant des artistes émergent·es et issu·es des minorités. Il n’y a rien de plus fort que le collectif pour mettre le pied dans la porte. Comme je le disais, l’entourage est essentiel.

Cela dit, dans l’univers du DJing (comme dans beaucoup d’autres sphères de la société) le boys club est toujours bien présent. Les choses évoluent, mais lentement. Pour rappel, les femmes dans la musique électronique représentaient à peine 11 % des artistes programmé·es sur scène en 2023, selon le Centre national de la musique. Il reste donc énormément de travail à accomplir. »

  • Penses-tu qu’il est plus difficile d’être DJ quand on est une femme ?

« Oui. Le partage d’expériences et de témoignages, ainsi que les enquêtes menées par des institutions comme le Centre national de la musique ou Consentis, sont assez accablants.

D’abord, c’est difficile en raison du manque de représentation, du sexisme ordinaire et des remarques déplacées. Messieurs, si vous ne le feriez pas ou ne le diriez pas à un homme, abstenez-vous de le faire ou de le dire à une femme. Sans même parler de la misogynoir : apparemment, pour certains, nous serions une seule et même DJ noire en tournée à Bordeaux.

On n’attend pas la même chose des femmes que des hommes sur scène. Il faut être irréprochable techniquement, tout en sachant séduire le male gaze. Les travaux de Christophe Guibert, notamment sur les spectatrices du Hellfest, montrent bien ces mécanismes. Dans ce contexte, il est particulièrement difficile de se sentir légitime pour essayer, expérimenter et se lancer.

Et j’imagine que ces dynamiques se manifestent différemment selon les genres musicaux et les scènes.

Ensuite, cela peut aussi devenir dangereux, comme en témoignent les mouvements #MeToo et les “listes rouges” qui ont circulé dans le milieu. Bien sûr, de nombreuses scènes se passent très bien, mais ces difficultés ne relèvent pas de l’exception : elles s’inscrivent dans un système plus large. »

  • Connais-tu des collectifs, associations ou lieux à Bordeaux qui mettent en valeur les femmes dans les musiques électroniques ?

« Évidemment, comment ne pas citer Medusyne, le collectif qui fait parler d’elles et qu’on ne présente plus. Plus récemment, il y a aussi le réseau Pelles Mêles, des lieux comme Le Pulp, Central do Brasil ou L’Ether, des festivals comme le WOW Festival ou encore le label Bâbord. J’en oublie énormément, ma mémoire n’est pas terrible (rires). »

Locaux de Medusyne ©Yelena Kohe
  •  La question de la parité dans les line-ups te semble-t-elle importante ?

« Oui, la question de la parité dans les line-ups est essentielle ! Representation matters. Voir des personnes sur scène qui nous ressemblent et/ou qui proposent des choses qui nous parlent, ça rappelle que c’est possible. Et ça, c’est fondamental.

Je m’autocite souvent à partir de mon rapport Baddies : voir une rappeuse kicker “comme un mec”, refuser la douceur imposée ou, à l’inverse, revendiquer une pop tendre assumée, c’est transmettre un message : « c’est possible ». Pour une femme visible sur scène, des milliers d’autres comprennent qu’elles peuvent prendre place. Mais ce relais ne se décrète pas. Pour que ces rôles modèles existent, il faut les programmer, les médiatiser, les référencer. Sans cela, la minorité visible reste une minorité, l’arbre qui cache la forêt.

Pour exister, il faut donc souvent contourner le modèle mainstream. C’est là qu’intervient le rôle du digger : les passionné·es de playlists, la veille quasi artisanale sur SoundCloud et dans les salles de concert pour dénicher la dernière pépite émergente. Un travail de fourmi pour tordre l’algorithme et découvrir autre chose que ce que proposent les playlists éditoriales. »

Baddies du rap – rapport d’enquête réalisé par le collectif Medusyne, Bordeaux, 2025 ©Yelena Kohe
  • Quel conseil donnerais-tu à une jeune femme qui souhaite se lancer dans le DJing à Bordeaux ?

« Si je devais donner un conseil à une jeune femme qui souhaite se lancer dans le DJing à Bordeaux, je dirais : collectif, régularité et curiosité. Ce sont les trois piliers qui guident ma manière de développer cette activité et de relationner avec toutes les personnes qui la traversent. »

  • Peux-tu recommander trois artistes féminines bordelaises à suivre, et expliquer pourquoi ?

« Je recommanderais notamment Vitamlyn, DJ, danseuse et performeuse, Zoe Bry, danseuse, performeuse et circassienne engagée, directrice artistique d’Utopia on the Dancefloor et Rita Clara, rappeuse. Toutes les trois m’ont soit profondément touchée, soit fait énormément danser… et parfois les deux. Elles sont incroyablement talentueuses. Et comme je le dis : representation matters.»

  • Quels sont tes projets ou actualités à venir ? Comment te vois-tu évoluer dans les prochaines années ?

« Actuellement, j’essaie de développer davantage mon activité de DJ en démarchant des lieux et des organisations, pour continuer à prendre ma place et proposer des sélections exigeantes dans des espaces safe.

Cela dit, ce n’est pas mon objectif professionnel principal, qui reste l’ingénierie culturelle et la production événementielle. Mais le DJing restera toujours dans un coin de ma vie. » 

Au fil de l’échange, DJ Yelenix esquisse le portrait d’une scène en mouvement : créative, solidaire, mais encore traversée par des inégalités profondes. Son parcours montre combien le collectif peut devenir un espace d’apprentissage, de légitimation et de résistance face aux logiques d’exclusion encore présentes dans les musiques électroniques.

Son regard lucide sur la représentation, la parité et les conditions d’accès au milieu rappelle qu’au-delà des platines, il s’agit aussi de visibilité, de reconnaissance et de transmission.

Dans une ville comme Bordeaux, où les initiatives se multiplient, des voix comme la sienne participent à redéfinir les contours de la nuit. Et si la scène évolue, c’est aussi parce que des artistes choisissent, ensemble, de prendre la place qui leur revient.

Tu veux retrouver Yelenix ? Instagram SoundcloudDates à venir

Ambre Jégu-Corfdyr

Publié le 10 mars 2026

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