Plongée dans l’univers méconnu de la notation du mouvement Laban
Quand on parle de danse, de mouvements, on pense souvent à l’instant présent : un corps, un espace, une dynamique ou plusieurs, puis… plus rien. Une fois le mouvement passé, il disparaît.
Comment rendre l’éphémère permanent? D’une archive 2D à une archive 3D ?
L’idée d’une transmission passant par l’écrit préfigure depuis longtemps dans le milieu de la danse. On retrouve des articles scientifiques, des revues, ouvrages historiques et bibliographiques, des notes de chorégraphes ou encore des autobiographies. La ressource souvent méconnue est celle de la notation du mouvement qui est pourtant « au coeur des questionnements de constitutions, de préservation et de transmission des répertoires. » 1
La notation est un moyen de créer une archive du mouvement, d’un geste ou encore d’une chorégraphie, pouvant être traversée par un corps.
UNE COURTE HISTOIRE DES SYSTÈMES D’ÉCRITURE
L’histoire de la danse est jalonnée d’inventions de systèmes d’écriture. La première tentative de transcrire par des signes abstraits des pas de danse est un manuscrit datant du XVème siècle découvert en 1931 à Cervera en Espagne. Les premières notations de danse furent succinctes, figées autour d’un vocabulaire voué à évoluer, s’appuyant sur des codes propres de style de danse bien précis.
Au XVIème siècle, la volonté d’écrire et d’établir des répertoires de pas de danse de bal naît, notamment avec Orchésographie (1581) de Thoinot ARBEAU, où les signes apparaissent pour décrire le mouvement. Chorégraphie ou l’Art de décrire la danse (1700) par Raoul AUGER FEUILLET qui doit notamment son inspiration à Pierre BEAUCHAMP. Ces systèmes s’intéressaient à offrir un répertoire des danses de Cour et du théâtre, on y retrouve des indications pour les danser accompagnées de parcours dans l’espace décrivant le trajet des danseur·euses. De nouveaux systèmes apparaissent au XIXème siècle et tendent à transcrire de manière plus précise les différents mouvements du corps : Sténochorégraphie (1852) d’Arthur SAINT- LÉON ou encore L’Alphabet des mouvements du corps humain (1892) de Vladimir STEPANOV. C’est au XXème siècle que les systèmes contemporains émergent, comme par exemple la notation Benesh (1951) et le système Laban, tous deux créés par des Rudolf. Ces deux systèmes, qui sont les plus employés, font usage de signes abstraits et sont tous deux enseignés au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP, unique formation supérieure à transmettre l’usage de ces deux systèmes).
Rudolf Laban s’est notamment inspiré de l’ensemble de ces travaux pour construire son système, on y retrouve des signes, des mots, des parcours dans l’espace et une analyse du mouvement.
UNE PENSÉE DU MOUVEMENT QUI S’ÉCRIT : LA NOTATION LABAN
Étudiante en notation du mouvement Laban, j’ai à coeur de vous faire découvrir cette écriture du mouvement.
Le système de notation Laban, Labanotation (Etats-Unis) ou Cinétographie Laban a été créé par Rudolf LABAN (danseur et chorégraphe) et ses collaborateur·ices. On le reconnaît essentiellement pour avoir influencé la diffusion de la danse moderne ainsi qu’en tant que théoricien du mouvement. Il inventa divers outils d’analyse du mouvement : la Choreutique (harmonie du corps dans l’espace), l’Eukinétique (étude sur la dynamique du mouvement) et Effort (modulation de l’énergie dans le mouvement). L’ensemble de ses recherches se concrétisent avec l’élaboration de la Cinétographie Laban, qu’il présentera en 1928 à Essen en Allemagne.
Comment la Cinétographie Laban fonctionne ?
Ce système est un outil de transcription et d’analyse du mouvement, passant par une analyse fine. Il est construit autour de quatre éléments : le temps, l’espace, le poids et la force. Cette écriture permet d’écrire précisément ce que fait le corps, dans quelle direction, à quel moment, avec quelle durée et quelle dynamique. C’est un système permettant d’écrire tous les mouvements, ce qui lui confère une portée universelle. À travers la notation Laban nous pouvons autant écrire une chorégraphie que des gestes du quotidien (par exemple, un brossage de dents).
À première vue, une partition Laban peut sembler complexe mais son fonctionnement repose sur une logique et une organisation fractale. Il s’agit de quelques « formes servant de base pour les signes de l’écriture » selon Albrecht KNUST (collaborateur de Rudolf LABAN), ces signes graphiques géométriques se déclinent et s’inscrivent au sein de colonnes (dans et au-delà) d’une portée verticale (renversement d’une portée musicale à la verticale et on garde uniquement 3 lignes).

Le système s’attache à décrire le corps en mouvement dans l’espace et le temps, au sein de cette portée contenant 2 colonnes visibles et 6 en tout. Chaque colonne est associée à une partie du corps. On ajoute autant de colonnes que l’on souhaite pour les parties du corps n’ayant pas leur propre colonne préexistante, à l’extérieur de la portée (visage, coude, index, yeux…).
Ce sont les signes de direction qui transcrivent le mouvement, chaque signe, selon sa longueur, détermine la durée du mouvement et selon sa « coloration », le niveau (haut = signe hachuré, moyen = point au centre du signe, bas = signe noir). Il y a en tout 27 directions principales.

POURQUOI NOTER LE MOUVEMENT À L’ÈRE DE LA VIDÉO ?
Ce système d’écriture du mouvement permet de nourrir la mémoire en danse tout en faisant traverser les oeuvres dans le temps (certaines sont consultables et archivées en ligne, dans des bibliothèques, comme par exemple au Dance Notation Bureau, à la Médiathèque Hector Berlioz au CNSMDP…). Bien sûr, on ne peut mettre de côté la ressource numérique comme Numeridanse (https://numeridanse.com) ou encore les vidéos que les chorégraphes et danseur·euses postent sur les réseaux, les archives des compagnies, etc.
Néanmoins, la partition est la finalité d’une analyse fine du mouvement, d’un échange avec le·la chorégraphe et des danseur·euses-interprètes, permettant ainsi d’être au plus fidèle des idées de la pièce. Elle permet de rentrer dans une esthétique, un processus de création et une corporéité singulière. La projection de soi dans l’espace évacue la question des pré-requis et rend paradoxalement la notation accessible à tous·tes. L’ensemble d’une chorégraphie constitue une partition et celle-ci est accompagnée d’un glossaire contenant l’ensemble des informations complémentaires servant à l’interprétation, les costumes, la scénographie etc, une partition nous informe finalement au-delà du geste. Tout ceci fait qu’à mon sens, la notation a pleinement sa place aujourd’hui, servant à rendre compte d’une danse de manière précise et sensible, offrant des détails et précisions qu’on ne saurait saisir sur une vidéo. Il faut également s’éloigner de l’idée que la notation fige le mouvement, car quand elle est lue-interprétée, chaque corps, lecteur·rice-interprète, s’approprie la partition par son propre corps (au sens du corps-archive).
La notation a cependant ses limites, c’est une pratique qui est accessible seulement pour les personnes s’y étant formées. Sans initiation à ce système, la partition ne peut être lue-interpétée. Comme une langue, avant de pouvoir la maîtriser pleinement il faut l’apprendre, la comprendre et la pratiquer. L’unique formation en France permettant d’apprendre ce système est la formation à la notation du mouvement Laban au CNSMDP, un premier cycle et second cycle supérieur de deux ans chacun. A l’issue de ces quatre années l’étudiant·e obtient un diplôme de notateur·ice du mouvement, de grade master. En tant que notateur·ice, iel est ensuite en mesure d’enseigner la notation, de s’en servir comme outil de comparaison, de retranscrire et noter une œuvre chorégraphique, de recréer, transmettre une pièce.
Finalement, à une époque où tout va vite et se consomme en quelques secondes, la notation Laban nous rappelle que le mouvement peut aussi se lire, s’analyser, se transmettre et se vivre différemment. Elle invite à ralentir le regard, affiner la perception du mouvement et repenser notre rapport au corps. Nous sommes invité·es en tant que lecteur·ices-interprètes à lire, prendre le temps de comprendre et retranscrire le mouvement en l’incarnant, autrement dit : passer d’un support plan à un support qui existe dans l’espace, qui a une forme, une longueur, une largeur et une profondeur.
À VOUS DE LIRE-INTERPRÉTER !

1 – CND, Notation du mouvement, Médiathèque CND, article, 2023, [En ligne]
URL : https://mediatheque.cnd.fr/spip.php?page=notation-du-mouvement-article&id_article=273
Article écrit par Charlotte Bruchet
Étudiante en Master Ingénierie de Projets Culturels et Interculturels et en 1er cycle de Notation du mouvement Laban au CNSMD.

