Regards croisés : Möbius, entre apesanteur et envol

Puisque la culture est avant tout une question d’émotion et de partage, nous vous proposons dans cet article deux regards sur une même proposition culturelle.

Möbius, Cie XY, le 22 octobre 2019 à Auch.

A-pesanteur

L’inattendu est pour moi une prise de risques. Parfois déroutant et déstabilisant mais tellement vivant !


C’est de la haute voltige comme une envolée vers le ciel. Une vision d’hommes et de femmes oiseaux qui sont soudés les uns aux autres. Cohésion du groupe comme une seule et unique personne. Un, deux, trois, puis enfin tous ensemble, ils s’élancent en l’air dans un rythme effréné. Des sauts périlleux vers l’infini. Suspension du danger, maitrise du vol. Entre concentration et libération de soi. Solidarité de tous les bras à chaque acrobatie des danseurs, confiance en l’autre, rendant la chute moins certaine. Une grande solidité de l’ensemble. Matérialité des chairs, Impression de vitalité et de force humaine. Gravité et ascension des corps en tension. Danse virevoltante de nos sens. Méditation de l’esprit. Action et attente en adéquation.


Le regard toujours en suspension, j’ai le souffle coupé, un véritable ascenseur émotionnel surtout du devant de la scène, promiscuité et imminence du danger en rapproché mais leurs mouvements sont toujours ou presque maîtrisés.

A chaque erreur technique, le ou les partenaires savent rebondir et rester en communion. Au regard, s’offre une vision d’harmonie humaine. La sensation d’une liberté volante qui retrouve toujours des attaches terriennes. L’individu laisse place au collectif de la compagnie et à l’universel. A travers les corps qui s’animent, perception du respect de chacun et du groupe. Tensions entre risque et sécurité.

Je ne bouge pas et pourtant mon esprit s’en va avec eux. Je ne suis plus sous le chapiteau du cirque mais à travers un espace-temps, où il n’y a rien autour à part eux et le jonglage de leur apesanteur. Echappatoire de ma réalité avec juste le sentiment de la relation à l’autre et l’émotion que provoque la perception de ces corps qui bougent à l’unisson. Communication muette de la spectatrice que je suis, à chaque nouveau tableau de leur danse acrobatique. Dialogue invisible entre leur transmission artistique et mes yeux d’observatrice. Véritable paradoxe entre eux et moi, leur liberté de se mouvoir et ma contrainte physique nous opposent et pourtant, une connexion d’un instant suspendu, entre deux mondes de façon presque irréel, nous nous rejoignons, tourbillon et lâcher prise, je m’envole avec eux à travers leur danse nébuleuse. Suppression du temps, juste la conscience d’existence.

L’art transcende les lois des conditions de la réalité lorsqu’on le laisse pénétrer en soi. Il peut permettre de se découvrir et de se révéler au-delà de nos propres limites.

Anaïs Deyna

(c) Christophe Raynaud de Lage

Envol

“Do you have enough space for your feet? Great. Enjoy the show”. Parmi les retardataires, un jeune artiste s’installe à côté de moi. Les gradins se remplissent ; on a même l’impression que ça ne s’arrêtera jamais. La chaleur se fait pesante et l’impatience du public rend palpable une excitation intrigante.

Les lumières s’apaisent enfin ; les voix se taisent. Jardin, cour, jardin, jardin, cour, jardin, cour, cour… Dix-neuf volatiles entrent sur scène. Leur premier déploiement d’ailes ouvre un voyage dans les méandres des murmurations et de leur illusoire cacophonie.


Peu à peu, la scène s’efface au profit de ma campagne natale et des nuées d’oiseaux que j’admirais souvent étant enfant. Les étourneaux faisaient râler mon père lorsque les cerises, à peine mûres et prêtes à déguster, étaient dévorées par ces petits oiseaux affamés. Bien des fois ce pauvre arbre s’est
trouvé emmitouflé dans son filet pour tenter de sauver ses fruits.


Sur le plateau, les ondulations, les balancements et les variations sont à la fois effrayants et envoûtants. Étourdissant, ils le sont ces oiseaux-acrobates. Perdue, je ne sais où regarder. Tant de détails m’échappent, c’en est frustrant… Et impossible de mettre sur pause.


Ne connaissent-ils pas Newton, ces gens-là ? Une, deux, trois, quatre mésanges en équilibre. Tout ce qu’il y a de plus banal dans la nature. Au sommet, la plus petite des mésanges bleues vacille. Silence total. Nous sommes en haut d’une montagne russe où le wagon est arrêté. Prêts à chuter, tout comme la voltigeuse. Son plongeon nous emmène avec elle. Ce manège est à couper le souffle.


On s’imagine facilement les harnais de sécurité de chacun des volatiles, mais ce soir ces filets sont bel et bien absents. Le hasard n’est pas le bienvenu. Ici, pas de pigeons de ville au pas lourd à qui l’on donne des coups de pieds. Mais plutôt des martins-pêcheurs à la recherche de bancs de poissons pour le repas. Ou les étourneaux de ma campagne en quête de cerisiers à déplumer

Clémence Favrau

Crédits de la photo mise en avant : Pascale Cholette

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