Partita 2

Crédit photo : Anne Van Aerschot

 

Dans le plateau plongé dans le noir, du théâtre des Quatre Saisons, à Gradignan,la deuxième Partita pour violon seul en ré mineur, de Johann Sébastian Bach, surgit. Elle impose son rythme et le silence. Le morceau est funèbre et transforme cette pièce telle une offrande, qui dialogue avec les âmes.  Puis le célèbre duo Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz danse, sans musique d’abord, pour restituer en pas la fragilité des cordes. C’est finalement dans une fusion agressive avec le violon que les mouvements reviendront en dernière partie où se dessine avec une subtile élégance leurs traces dans l’espace nu du plateau.

Bach se structuralise, sa dimension transcendante s’écrit dans la chair des deux interprètes. Ecouter tout en regardant, ou sans regarder ; voir en silence, ou en musique : le spectacle soumet mes sens à des destinations contrastées que valorise la force nue de la scénographie conçue par l’artiste plasticien Michel François. Se dessine alors sous mes yeux ébahis l’image de la danse comme figuration fondamentalement ornementale, et ainsi opaque, de lettres en mouvement et de linéaments éphémères. Lire dans ces formes, la figuration d’une écriture dans l’espace, fait appel à  mon imaginaire. Les traces de mouvements des deux danseurs se mêlent ainsi aux cercles circonscrits présent sur le plateau, formant dans l’espace des schémas fluides.

Charmatz et De Keersmaeker témoignent ainsi par des entrelacs et des points de contact, une extension imaginaire d’un corps unifié qui danse. Les signes aux contours évocateurs de lettres, que ma  perception tend à voir dans les poses des danseurs, se transforment rapidement en d’autres signes, se superposant et s’effaçant les uns les autres comme dans un palimpseste. Quelle que soit l’image résiduelle perceptible laissée par les mouvements cette chorégraphie se transforme inévitablement et s’inscrit dans une calligraphie spatiale fantasmagorique : la danse de ce duo flamand devient alors un fantasme incarné de l’écriture.

Après tout, danser n’est pas écrire. Mais imaginons que ce soit le cas. Imaginons que danser, ce soit écrire. Et si c’était une  écriture corporelle, une inscription dans l’espace s’évanouissant aussitôt, pas nécessairement lisible, mais évidente dans sa structure et son apparence semblables à l’écriture, comme la calligraphie d’un langage inconnu ? Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz inscrivent leurs mouvements dans l’espace, et créent une prière corporelle, comme un hymne à la vie !

Une pièce qui ne fait pas consensus et qui dérange, qui trouble par sa radicalité. L’aspect sensible, presque douloureux par moments de ce spectacle est causé par  la Chaconne, dont je découvre sa part charnelle et son  aspect écorché vif. Un spectacle  qui me  fait songer à un extrait de Marguerite Duras, « il y a une écriture du non-écrit. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots  sans grammaire de soutien. Egarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt. »

Article écrit par Amélie Weis

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