Là où vont nos pères de Shaun Tan, chronique universelle d’une migration

Un homme emballe dans du papier un cadre dans lequel se trouve la photo de sa femme et de sa fille. Il le dispose dans la valise qu’il prend avec lui pour partir. Sans mot, Là où vont nos pères illustre l’odyssée de la migration d’un père de famille vers une terre nouvelle.

Ce pays que Shaun Tan imagine me semble familier et inconnu en même temps. Est-ce Ellis Island à New York? Une ville d’Asie? L’histoire se déroule-t-elle à la fin du XIXème siècle pendant la grande période migratoire? Ou est-ce plus contemporain? Puis je réalise que non, ce monde est inventé de toute pièce et qu’au fil de la lecture tout est à découvrir en même temps que cet homme. C’est dans cela que réside la force de cette bande dessinée de Shaun Tan. Sa fantaisie donne un caractère universel à cette histoire.

La couleur sépia des images et le style vestimentaire des protagonistes rappellent la fin du XIXème et le début du XXème siècle sans pour autant l’imiter. Certaines images renvoient à de vieilles photos de New York ou de pays nouvellement industrialisés, le tout mélangé à une esthétique orientale. Cependant cette impression familière naît seulement du besoin de se raccrocher à quelque chose de connu. Car en effet cet univers n’appartient à aucune temporalité ou réalité. Ainsi petit à petit je me laisse envahir par l’étrangeté des images qui se mélangent au déboussolement de ce père. Dans le plus grand silence, la lutte de cet homme se dessine dans ce monde fantastique et poétique. Tout est inconnu, les bêtes à chaque coin de rue, les bateaux volants, le paysage ébloui par de grands soleils jusqu’à la nourriture. Deux grandes figures majestueuses, l’une habillée d’un chapeau pointu avec un oiseau posé sur son épaule et l’autre accompagnée d’un rongeur, accueillent au port des voyageurs venus d’ailleurs. Cette ville prend alors des allures d’Eldorado. Elle symbolise l’utopie qu’ils espèrent atteindre en ayant quitté l’ombre lourde qui pèsent au-dessus de chez eux.

Au gré des rencontres de ce père de famille d’autres récits d’immigrations s’ajoutent au sien. Leurs combats sont tous teintés de noirceur. La violence et la peur sont communes à leur exil vers cet ailleurs meilleur. Cet univers onirique et métaphorique les situe nulle part et partout en même temps. A travers les péripéties de cet homme, Shaun Tan dessine la condition de l’immigré d’une façon universelle. Son aventure n’est pas rattachée à un peuple ou un territoire mais à une situation : celle de fuir son pays pour un autre dans l’espoir d’une vie meilleure. La poésie de cette histoire muette offre alors au lecteur la liberté de puiser dans son imagination pour s’en emparer et la comprendre.


Luce Autant

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