Et maintenant ?

Le lampadaire en face de moi mettait en lumière de nombreux pavés bordelais, tachés d’alcool, tapissés de mégots. Ni trace de poussière, de fer et de sang. J’entendais les chants d’étudiants au bar à coté. Habituellement je détourne le regard et avance mais là, la cacophonie de la ville sonnait comme une douceur et me donnait un souffle de légèreté. Figée, j’observais ma ville, ou plutôt je la redécouvrais. Le ciel ? dégagé, pas de trace d’avion. Je suis en sécurité, mais troublée et maintenant ?

Je sortais de plus d’une heure de vie avec Waad Al-Kateab, Hamza et Sama. Leur ville : Alep, ici l’alcool était du sang et le rire des étudiants ; le silence. Je me suis posée tant de questions : Pourquoi je ne savais pas ? Pourquoi eux et pas nous ? Pourquoi ce film est autant primé et si peu médiatisé ? Comment choisir entre fuir ou rester ?

J’ai erré dans Bordeaux avec tous mes questionnements. C’est la première fois que je voyais un documentaire de guerre après Nuit et Brouillard. Filmé au poing de Waad Al-Kateab, ce documentaire montre tous les événements marquants qui se sont déroulés à Alep entre 2012 et 2016 : les manifestations étudiantes, l’apprentissage du militantisme, la répression du gouvernement, mais surtout le quotidien d’un couple de journaliste et de médecin et de leur enfant Sama. Waad ne veut rien cacher, il n’est pas question de cinéma mais de garder des traces. Sa camera est son regard, elle ne s’éteint jamais. On assiste à tout, à l’arrivée des corps dans l’hôpital après un bombardement, à la réanimation d’un enfant mort dans le ventre de sa mère, à la tristesse des familles de perdre leur proche, aux premiers pas de Sama, au mariage de Waad et Hamza dans les sous sols de l’hôpital. Leur amour est une arme , près à lutter contre tout, la mort, la tristesse, la défaite. Pas de musique, seulement les bruits bruts de la caméra et la voix off de Waad qui adresse le film à son enfant.

Ce documentaire est une forme de lettre de Waad à sa fille Sama. C’est aussi une lettre qui nous est délivrée, confiée. Pour moi c’est au-delà du bouleversement, je me sens responsable de ce que l’on vient de me livrer. Ce film m‘a ôté les mots face à autant de force, de déterminisme, d’amour, d’entraide, de déracinement. Mais maintenant que j’ai vu, que puis-je faire ?

Claire Verlhac

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