Entrée dans le chaos : l’exposition “Bacon en toutes lettres” au Centre Pompidou à Paris

“V​euillez vous présenter 15 minutes avant l’heure d’entrée dans l’exposition​”. Cet évènement, c’est la rétrospective consacrée à l’artiste Francis Bacon lors de l’exposition “​Bacon en toutes lettres​” au centre Georges Pompidou à Paris. 15 minutes, c’est peu de choses lorsqu’on sait que c’est la première rétrospective de l’artiste depuis 20 ans.

Notre visite était programmée pour 18h, nous sommes arrivés à 18h05. Devant nous, trois lignes distinctes, et dans l’ordre : celle des gens qui, en premier, s’étonnent de la longueur de la file, puis celle des résignés et enfin, celle des impatients. Durant les 45 minutes d’agonie dans l’attente, une réflexion me reste en tête : avec un style mélangeant délicatement les teintes empruntées au caravagisme, les contours précis et les corps flous, l’exposition est-elle un reflet de l’esprit torturé du peintre ?

Francis Bacon, Selfportrait ([1971])

Entrée dans l’espace d’exposition. Si l’ordre et le silence presque religieux était de mise avant d’y pénétrer, le chaos règne désormais. Nous, visiteurs assemblés, nous décantons et plongeons dans l’anarchie. “​Pardon je voudrais prendre une photo”​ , “​Excusez moi je voudrais passer​”. Il est bon de s’attarder dans les boxes à la couleur taupe, bercés par une lumière rédemptrices et les voix des prêcheurs de littérature philosophique. Nous errons comme des âmes perdues, de gauche à droite, de droite à gauche.

Sur les rives du Styx, un étonnant spectacle se déploie. L’exposition, hantée par le fantôme de George Dyer, ancien amant de F. Bacon, regorge de passion. Outre la virtuosité des traits, les souvenirs de l’artiste provoquent le vertige de l’âme. Émergé à la surface, le sang sur les triptyques paraît plus vif, la douleur plus intense.

Arrivés à la dernière étape de la traversée, nous nous rassemblons tous autour d’un dernier message projeté sur une toile. L’illusion des odeurs musquées nous monte au nez. Le peintre nous confie alors ses dernières volontés. Puis, sans se regarder, nous flânons et oublions bien vite la traversée de l’enfer. Nous faisons la queue à la boutique de souvenirs désormais.

J’ai ressenti la tourmente des pinceaux tracer l’espace exigu autour de moi, dessiner les formes tourbillonnantes de la chair, oppressée par cette foule d’inconnus. Pendant une seconde, je me suis sentie pleinement partie d’un de ses tableaux.

Finalement, cette exposition en tout point est fidèle à l’oeuvre du peintre selon un des vers d’Eschyle : “​L’ odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux​”. Si le tracé de l’artiste semble comme un purgatoire, l’exposition en elle même est l’expression de la captivité mortelle.

Laure SHQEIF

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