1971 à Roma, 06700 Mexico

Moi, je n’aurais jamais imaginé être à la une de Vogue Mexique,  je ne savais même pas que ce magazine existait, ni qu’il s’adressait à une certaine élite. Moi ? De peau métisse, d’origine Mixtecos et qui parle la même langue que la classe défavorisée et non pas celle de la haute société Mexicaine ? 

Maintenant je suis partout, sur les affiches dans le métro, même le métro à Paris.

Je n’arrive pas à comprendre comment relater mon quotidien face à une caméra vidéo pourrait m’amener à ce point-là, tout le monde dit que c’est une œuvre d’art.

Je me rappelle exactement de ce moment-là, tous les jours, devant la maison de la famille Peralta où j’étais à la fois la nounou et la femme de ménage, passait une bande de guerre de l’armée nationale, annonçant la présence et l’autorité du gouvernement de Luis Echeverria. Le même caché à la jeunesse universitaire, et je sentais que chaque coup de tambour était un des tirs du 2 Octobre 1968, le couard massacre qui s’est déroulé quelques jours avant les Jeux Olympiques et la Coupe du monde de football de 1970.

En même temps, j’ai vécu ma vie, le bon cinéma des années 1970 qui était en réalité une découverte pour moi, puis sans le connaître avant, c’est là où j’ai donné mon premier bisou d’amour. Oui, je suis tombée amoureuse, et cela a donné à ma vie une véritable catharsis et une étrange vie parallèle avec Mme Sofía, ma patronne. 

Les persécutions continuent, comme en témoigne l’épisode relaté le 10 juin 1971 par un groupe paramilitaire appelé « Los Halcones » (les faucons), et lui était là. J’aurais souhaité ne jamais être là, en face des pistolets, mais en plus, de ceux qui était derrière et qui tiraient de sang-froid. 

Je m’appelle Libo ou Cleo, et j’étais la fière nounou d’Alfonso Cuarón. Il était comme mon propre fils, et j’ai habité avec sa famille pendant ma jeunesse, dans une petite chambre hors de la maison, dans le quartier Roma. Chaque matin je les réveillais, lui et ses trois frères. Il rêvait d’être pilote, ou marin, mais il est cinéaste, il fait partie des meilleurs, déjà reconnu partout. Et il a fait connaître mon histoire, votre histoire, et l’histoire de toutes les filles qui, comme moi, ont fait de notre famille celle d’une autre, et de nos fils, les fils des autres. 

Ana Cecilia García Castro

Crédits
Photo : Santiago et Mauricio
Style: Pamela Ocampo
Réalisation : Re_Montemayor
Magazine : Vogue Mexico

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